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Loups sinistres, éthique et écologie

Début avril, une information de taille figurant sur la couverture du Time magazine est révélée, frappant le monde scientifique et donnant à l’actualité des allures de Jurassic Park. En effet, trois loups sinistres, dont l’espèce disparue depuis plus de 10 000 ans avaient été rendus célèbres grâce à la série Game of Thrones, ont fait l’objet d’une résurrection. Ainsi, la startup américaine à l’origine de cette prouesse scientifique a participé à la désextinction de l’espèce préhistorique ouvrant alors un champ immense de nouvelles opportunités. Mais si la finalité du projet a d’abord été vu comme le produit exceptionnel d’un processus admirable, d’autres personnalités scientifiques ont su se montrer beaucoup plus sceptiques envers le projet faisant naître un certain nombre de débats éthiques et écologiques. Ainsi nous nous intéresserons dans un premier temps au processus scientifique ayant conduit à la réapparition de l’espèce, puis en second lieu nous exploiterons les différentes dimensions du débat.

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 Le 1er octobre 2024 naisse par césarienne Romulus et Remus, deux loups sinistres, ayant emprunté leur nom aux protagonistes de la légende romaine avant de laisser la vedette à leur petite sœur, Khaleesi le 30 janvier 2025. Produit du travail et des recherches remarquables de la société de biotechnologie Colossal biosciences, ces loups font l’objet de la première résurrection animale. Ainsi, les scientifiques de la startup américaine ont d’abord retrouvé le génome initial des loups sinistres à partir d’une dent et d’un crâne de l’animal retrouvé et datant de plusieurs dizaines de milliers d’années (13 000 ans pour la dent et 72 000 ans pour le crâne). À partir de ces données génétiques, les scientifiques de Colossal Biosciences ont modifié les séquences de nucléotides provenant de loups gris. Par ailleurs, il s’avère que sur les 19 000 gènes que comptent les loups sinistres, seuls 14 ont été corrigés selon 20 modifications. Ensuite, le nouvel ADN a été inséré dans un ovule de louve grise afin de générer un embryon, implanté ensuite dans une mère porteuse, une chienne de grande taille. Aujourd’hui, les trois louveteaux vivent dans une réserve protégée surveillée 24 heures sur 24 et comprenant une dimension de 800 hectares. D’autre part, de la nourriture est fournie aux trois loups et il n’est pas prévu que ceux-ci quittent un jour les lieux.

 

Loups sinistres
Loups sinistres

 

 Si la startup a su relever son challenge, la désextinction des loups sinistres ne correspondait pas, en vérité, au défi initial qu’elle s’était lancée. En effet, à l’origine, le projet était né du désir de la startup de parvenir à, un jour, « ressusciter » des mammouths laineux, importante figure animale préhistorique. Finalement, l’objectif affiché par les dirigeants de l’entreprise était de lancer un procédé ambitieux qui permettrait dans le futur, de lutter contre l’extinction massive des espèces liée au changement climatique, phénomène découlant de l’activité humaine. Ainsi, ceux-là voyaient en leur projet l’occasion de « racheter » les fautes humaines. Toutes ces affirmations intervenaient par ailleurs dans un contexte que nous maîtrisons : celui dans lequel des milliers d’espèces et de populations sont menacées par la fonte des glaces, le réchauffement climatique, les changements des courants marins, la montée des océans… Mais si les intentions de la startup semblaient plus que bonnes, elles ont aussi su diviser la communauté scientifique.  En effet, si certains chercheurs voyaient en ce projet une réelle prouesse technologique, d’autres se sont montrés beaucoup plus réticents notamment vis-à-vis des démarches effectuées et de la situation des louveteaux. Par exemple, Julie Meachen, paléontologue, a déclaré : « Je ne pense pas qu’il s’agisse de loups terribles. Ce que nous avons c’est quelque chose de nouveau : nous avons un loup principalement gris qui ressemble au loup terrible » remettant en cause la réapparition de l’espèce réelle des loups sinistres. D’autres parts, ces propos se sont joints à ceux de Christopher Preston, professeur de philosophie à l’université du Montana, qui a remis en cause la dimension écologique en affirmant « Il est difficile d’imaginer que des loups géants soient un jour relâchés et jouent un rôle écologique ».

 

Le logo de Colossal Biosciences

 Ainsi s’est installé un débat à la dimension écologique et éthique :

Premièrement la dimension écologique du projet colossal a longuement été critiquée. En effet, certains scientifiques ont affirmé que le fait de savoir qu’une désextinction d’espèces était possible entraînerait un abandon total des mesures écologiques mises jusqu’à alors en place. Ainsi, ceux-ci voyaient dans le projet de la startup, un encouragement à délaisser la cause climatique. Aussi, d’autres se souciaient des impacts environnementaux qu’engendrerait le potentiel relâchement des loups géants dans la nature. En effet, la libération des loups pourrait causer une modification importante de la chaîne alimentaire. En cause, les loups sinistres se nourrissaient, durant l’ère préhistorique, d’espèces qui n’existent plus aujourd’hui. Aussi, les températures et la végétation ayant changé depuis cette époque, la réadaptation des loups dans la nature ne semble pas forcément garantie selon certains scientifiques. Ainsi, si le projet était présenté comme l’occasion de remédier à la disparition des espèces, il ne convient cependant pas à la majeure partie et pourrait s’avérer être une catastrophe pour le règne animal et l’environnement.

Aussi, se posent des questions éthiques voire philosophiques. En effet, est-il réellement judicieux de faire revivre une espèce par le biais scientifique lorsque le cycle de la vie et de la mort semble être prédéfini pour tous par la loi de la nature ? L’Homme peut-il vraiment lutter contre le destin ? Peut-il ressortir héros de ces fautes ? Est-ce clairement souhaitable d’enfermer une espèce aussi débrouillarde et sociable que le loup dans une réserve naturelle surveillée ? N’est-ce pas l’animal qui souffre encore pour que l’Homme devienne un héros ? Et pourquoi l’animal ressort une nouvelle fois comme l’inférieur de l’Homme ? Pourquoi l’Homme se sent-il toujours supérieur alors qu’il naît, meurt, disparaît comme toutes les espèces sur Terre ? Pourquoi cela paraît-il normal ? Est-ce que finalement ce n’est pas le progrès scientifique qui réduit la nature, qui l’empêche d’agir ? Et si c’est le cas, n’est pas mieux de laisser la nature agir, comme elle le fait depuis toujours ? N’est ce t-il pas plus beau, plus magique, plus terrible, quelque part plus humain ?  Est-ce qu’à trop vouloir se pencher en avant, l’Homme n’est-il pas en train de tomber ? Est-ce l’Homme vraiment qui a la main ? L’animal ? La nature ? Le destin ? Qui est ce qui va gagner à la fin ? 

Finalement, la startup américaine Colossal biosciences est à l’origine d’un progrès exceptionnel. En effet, cette année est née trois loups géants appartenant à une espèce disparue depuis la préhistoire. Le débat né du produit de l’expérience est intéressant puisqu’il revient à se poser des questions autour de la nature et de l’Homme, de l’écologie et de qui va gagner. Et même si finalement nous connaissons la réponse à cette question, nous pouvons tout de même nous demander : « Jusqu’où ira l’Homme pour prouver qu’il a la main ? ».