Alan Turing ou comment un homme a changé l’histoire
Aujourd’hui, les ordinateurs et l’intelligence artificielle font partis de nos quotidiens. Plus que des accessoires, il s’agit d’outils de travail, certes, mais d’outils capables aussi de servir nos besoins privés. Malgré les différentes contestations et débats liés à ceux-ci, leur utilisation massive reste indéniable. Mais qui est réellement la personne à l’origine de ces appareils qu’il soit physique, pour l’un, et numérique, pour l’autre ? Et pourquoi son nom a-t-il été longuement oublié ? Dans cet article, nous évoquerons celui qui a dédié sa vie à la science, qui, indirectement, a sauvé l’Europe du nazisme, et dont les travaux ont bouleversé nos quotidiens d’aujourd’hui, Alan Turing.
Né en 1912, Alan Turing est un cryptologue et mathématicien britannique, un véritable monstre des sciences et de la logique et ce, depuis l’enfance. En effet, il aurait appris à lire en 3 semaines et dès son plus jeune âge, démontré de son habileté quant aux mathématiques. Par ailleurs, cette aisance se traduit aussi par l’amour qu’il voue au milieu scolaire durant sa petite enfance. Il ira même jusqu’à faire 90km à vélo, un jour de grève, pour ne pas louper la rentrée. Cependant c’est au lycée qu’il fera la rencontre qui orientera définitivement son destin. En effet, c’est à cette époque qu’il se lie d’amitié avec Christopher Morcom qui saura nourrir sa passion scientifique et de qui Turing tombera amoureux. Morcom, ayant contracté la tuberculose bovine, il mourra à l’âge de 19 ans. Ainsi, Turing prendra la décision de vouer sa vie à la science au nom de son amour de jeunesse. Il révélera même plus tard que c’est à ce moment-là qu’il s’est juré de comprendre le fonctionnement de la pensée et de l’esprit humain, ce qui l’a conduit plus tard à travailler sur les machines pensantes.
À l’âge de 27 ans, alors que la Seconde Guerre mondiale se prépare, Turing est contacté par les Secret Intelligence Service britannique. Sa mission : décrypter les codes secrets d’Enigma, une machine électromagnétique portative servant au chiffrement et au déchiffrement de l’information, afin de parvenir à décoder les messages nazis et de déjouer leur plan, et ce dans le plus grand secret. Cela pourrait finalement paraître simple aux premiers abords mais c’est sans compter sur la complexité de la machine germanique. En effet, le décryptage comporte un total de 158 962 555 826 660 000 possibilités si l’on prend en compte toutes ses spécificités. Ainsi, si Enigma existait aujourd’hui, un ordinateur mettrait environ 1 an à tester toutes les combinaisons. De plus, le réglage d’Enigma changeait tous les jours à minuit de telle façon que la mission confiée à Turing et à d’autres, qu’on appelait « casseurs de code », relevait presque de l’impossibilité. Ainsi, dans un premier temps, l’équipe s’attela à chercher les failles d’Enigma avant de parvenir à déchiffrer des formules récurrentes ou de politesse. Ensuite, et après avoir écrit personnellement à Churchill pour se plaindre des manques de moyens à Betchley Park, le centre de recherche, Turing est nommé chef de section chargé du décryptage des messages d’Enigma dans le domaine naval. Ainsi, il cherche à créer une machine qui pourrait tester toutes les possibilités afin de déterminer le câblage de la machine allemande, machine qui sera, par sa taille colossale, appelée « bombe » puis « colossus ». Il finira par casser le code d’Enigma permettant d’esquiver des plans ennemis et de de remporter de précieuses batailles navales, mettant finalement un terme à la guerre militaire, certes, mais d’informations aussi, qui faisaient trembler l’Europe et le monde dans son entièreté. Par ailleurs, on estime que sans l’intervention de Turing, la Seconde Guerre mondiale aurait duré encore deux ans coutant la vie de 14 000 000 de personnes.

Après cet épisode houleux, Turing reprend des travaux menés auparavant, peu après ses études à l’université de Cambridge, et qui concerne la mise en place d’une machine capable de réfléchir à la place d’un homme. Il s’appuie notamment sur les plans de sa machine, la machine de Turing, imaginée en 1936. Fonctionnant à partir d’un programme d’instructions et ayant des capacités de mémoire, cet outil n’est ni plus ni moins que la version théorique des ordinateurs. Cependant son projet d’Automatique Comptuting Enging, qui finalement aurait pu devenir le premier ordinateur, n’est pas pris au sérieux par les supérieurs de Turing. En effet, il s’agit d’un projet couteux et ambitieux que ceux-ci, à l’époque, ne définissent pas comme étant une priorité. Victime de jalousie, non apprécié de ses collègues, Turing quitte finalement, et brusquement, le Laboratoire de Physique, y laissant les plans de son ordinateur qui sera mis au point par d’autres, ne lui permettant pas de bénéficier de la reconnaissance qui aurait été approprié au regard de l’importance que cet outil a aujourd’hui dans nos vies.

En 1950, la revue Mind publie « Computing Machinery and Intelligence », un article fondamental écrit par Turing et qui tente de répondre à la question « Les machines peuvent-elles penser ? « . En effet, il introduit le concept de ce qui est maintenant appelé le test de Turing à travers le jeu de l’imitation. Ainsi, il évite la question fondamentale et philosophique « qu’est-ce que penser », pour adopter une approche plus comportementale, jugeant que ce qui compte véritablement c’est le comportement observable et non le fonctionnement interne. Alors, un interrogateur humain converse, pose des questions concernant n’importe quel sujet, à l’écrit, avec deux entités cachées, l’une d’entre elle étant un humain, l’autre une machine. À l’issue d’un temps prédéfini, l’interrogateur doit deviner qui est la machine et qui est l’humain ; s’il se trompe, on dira que la machine a réussi le test. De cette façon, Turing a eu l’idée de l’intelligence artificielle, et en devient donc le pionnier. D’autre part, lors d’une conférence donnée à la BBC, il explicitera « Tout le processus de la pensée demeure encore mystérieux mais je crois qu’une machine pensante pourrait grandement nous aider à comprendre comment nous pensons« , citation qui finalement illustre et justifie sa démarche.

Cependant, Turing, trahi par le pays qu’il a sauvé lors de la Seconde Guerre mondiale, ne verra jamais l’aboutissement de ses projets en informatique. En effet, ayant une activité sexuelle particulièrement active, et après le cambriolage d’une de ses maisons par son amant, il est jugé pour indécence manifeste et perversion sexuelle en raison de son homosexualité assumé. Il préfère alors la castration chimique à la prison afin de pouvoir continuer à travailler même si c’est cette prise de médicaments régulière, qui va finalement provoquer sa chute. Effectivement, il développe une dépression, et un matin de juin 1754, sa femme de ménage le retrouve mort dans son lit, une pomme croquée imbibée de cyanure à ses côtés, un dernier clin d’œil à la fois tragique, profond et touchant vis-à-vis du film Blanche Neige et les Sept Nains (1937) qu’il affectionnait tant. Par ailleurs, le logo Apple pourrait être lié au personnage de Turing. En effet, le symbole de la pomme pourrait faire référence à la mort de Turing et l’utilisation de la polychromie, au drapeau LGBTQ+ même si cette théorie a été démentie par les dirigeants de l’entreprise américaine.

Finalement, l’histoire d’Alan Turing bien que fascinante est aussi bouleversante. Elle vise à remettre en question des principes humains liée à différents champs comme la reconnaissance, la pensée ou plus largement la science. Mais si nous avons tendance à croire que les ordinateurs et les intelligences artificielles sont des moyens de substitution à la pensée humaine, demandons nous aussi si l’objectif de Turing était de remplacer l’humanité par les machines. De plus, n’oublions pas qu’indirectement, il s’agit d’une histoire d’amour presque romancée, de la promesse que Turing s’est faite à l’issue de la mort tragique de son premier amour, qui a finalement débouché sur la conception de ses outils. Si l’amour représente l’humanité dans toute sa beauté, instabilité et fragilité, nous pouvons conclure en disant qu’il faut peut-être privilégier les expériences et relations humaines, continuer de réfléchir par nous-mêmes, avec l’aide ou non des IA et autres outils technologiques, pour, à l’image et en hommage à Turing, continuer à faire avancer l’humanité.


