Culture,  Histoire

Arabisation et mémoire : comment un peuple amazigh est devenu minoritaire chez lui

Alors, c’est quoi exactement l’arabisation du Maroc ?

Pour faire court et sans remonter jusqu’aux premiers royaumes amazighs disons qu’il s’agit du long processus par lequel une population majoritairement berbère a adopté, progressivement et sur des siècles, la langue arabe et une partie des codes culturels venus d’Orient. Rien de brutal, rien d’instantané : un glissement, un échange lent, une influence diffuse mais incroyablement efficace.

Mais qui en a réellement conscience ?

Pour mieux comprendre, combien se disent spontanément “Arabes” et combien mentionnent leurs racines amazighes ? Sans appeler au repli identitaire, force est de constater que la diffusion de l’arabité linguistique, religieuse, culturelle a façonné la perception que les Marocains ont d’eux-mêmes pendant plus d’un millénaire. S’il n’y a aucun mal à se sentir proche du monde arabe, il est important de comprendre comment et pourquoi cette influence a été si puissante.

Ajoutez à cela les siècles durant lesquels l’arabe littéraire, langue sacrée et du pouvoir, a supplanté les parlers amazighs, souvent relégués aux montagnes et aux campagnes. Demandez à aux personnes âgées marocaines quelles langues parlaient-elles réellement à la maison : rifain dans le Nord, tachelhit dans le Sud, tamazight dans le Moyen-Atlas. Des langues bien vivantes, que l’histoire officielle a parfois mises dans un seul tiroir appelé “berbère”, mais qui racontent trois mondes très différents.

Et puis il y a le mot lui-même : “berbère”. Un terme qui, à l’origine, n’était pas neutre. Utilisé par les étrangers ou par les dominants, il signifiait “étranger”, “barbare”, “autre”. On l’a longtemps appliqué à ces ethnies comme un simple marqueur de différence parfois comme un stigmate. L’utilisation du terme revenait à dire « pas vraiment civilisé ». Pas étonnant que pendant des siècles les langues, les traditions et les identités amazighes aient été mises à l’écart, reléguées aux marges, tandis que l’arabité s’installait au centre de l’histoire officielle.

Pourtant, combien de gens reconnaissent encore ces différences ? Là encore, merci l’arabisation douce, graduelle et incroyablement efficace.

Parce qu’évidemment, l’arabisation ne s’est pas contentée de remplacer des mots. Comme certains événements exportés par le cinéma américain, l’arabité a diffusé un imaginaire : récits, poésies, généalogies, modèles esthétiques. À force d’être omniprésents, ces codes sont devenus “naturels”. Ils ont créé une proximité symbolique avec l’Orient, parfois au détriment d’un héritage amazigh pourtant omniprésent, mais longtemps invisibilisé.

Et cette influence ne s’arrête pas aux langues : elle façonne aussi notre vision de l’histoire. Beaucoup imaginent un Maroc éternellement arabe, alors que ses dynasties fondatrices : Almoravides, Almohades, Mérinides étaient d’origine amazighe. Le pays s’est bâti sur des peuples qui parlaient rifain, tachelhit ou tamazight, mais dont la mémoire a été absorbée dans un récit plus large et plus prestigieux. Depuis le XXᵉ siècle, l’arabisation s’est modernisée : l’école, la radio, la télévision, puis Internet ont joué le rôle qu’Hollywood joue pour Noël ou Halloween : normaliser un langage, un imaginaire, une culture commune. L’arabe devient la langue de la ville, de l’instruction, de la réussite. Les dialectes amazighs deviennent des langues de la maison, des montagnes, des campagnes. Une hiérarchie symbolique s’installe. Douce, mais efficace.

Ce succès illustre parfaitement ce qu’on pourrait appeler le soft power arabo-islamique : l’art d’influencer par le prestige, pas par la contrainte. L’arabe, langue du Coran et des savants, a diffusé un imaginaire qui dépasse la religion : une vision du monde, un rapport à l’histoire, une manière de nommer les choses. L’arabisation n’a pas seulement diffusé un idiome : elle a transformé les manières de vivre, de penser et de se reconnaître.

Mais depuis quelques années, une renaissance amazighe se dessine. Avec la Constitution de 2011, le tamazight redevient langue officielle. Les médias, les artistes et l’IRCAM mettent en lumière un héritage longtemps minoré. On réapprend les alphabets tifinagh, on célèbre Yennayer, on revendique des noms, des musiques, des imaginaires. Les Rifains, les Chleuhs, les Amazighs du Moyen-Atlas reprennent leur place, doucement mais sûrement.

Et ce n’est pas une guerre identitaire : c’est le retour d’un passé qu’on croyait effacé comme un vieux folklore qu’on redécouvre dans les coins de nos villes et de nos montagnes. L’arabisation du Maroc raconte moins l’effacement d’une culture que la superposition de plusieurs strates identitaires. Un pays amazigh devenu arabe, sans cesser d’être amazigh.

Derrière les alphabets, les mosquées, les récits d’origine et les langues parlées à la maison, c’est une influence douce mais tenace qui s’est jouée : l’arabisation a rapproché l’imaginaire du Maroc de celui du monde arabe, au point qu’un pays profondément amazigh est souvent perçu comme un pays arabe.

Finalement, l’identité marocaine on croit qu’elle vient d’ailleurs, mais elle a poussé ici, sur une terre amazighe, depuis toujours.